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À qui profite les fausses ‘solutions’ à la crise climatique?

À qui profite les fausses ‘solutions’ à la crise climatique? 

Première partie de notre série,
« Décortiquez les ‘solutions’ climatiques : fausses, réelles ou injustes? » 

Alors que depuis des décennies, les données scientifiques sur les impacts des émissions de gaz à effet de serre ne laissent aucun doute, ce n’est qu’au cours des dernières années que les gouvernements fédéral et provinciaux ont commencé à s’engager sérieusement à réduire les émissions. Pire encore, bon nombre des solutions proposées ne sont pas suffisantes, alors même que la crise climatique s’aggrave considérablement.

Dans cette brève série d’analyses, nous passons au crible les solutions climatiques proposées. Nous distinguons trois types de solutions, à savoir fausses, injustes et justes.

Dans ce premier article, nous explorons la question de savoir à qui profite la mise en avant de fausses « solutions » à la crise climatique.

Le mythe du « pétrole propre »

Le pétrole fait partie de l’histoire et de la mythologie du Canada depuis longtemps et la nouvelle version de cette histoire est le mythe du « pétrole propre ». Même si les technologies utilisées pour extraire le pétrole ont progressé à pas de géant depuis le forage du premier puits de pétrole commercial en 1858, il n’en reste pas moins que l’extraction du pétrole ne peut pas être « propre ».

Certes, il existe des moyens d’extraire du pétrole à plus faible intensité de carbone, et c’est généralement ce que les politicien(ne)s et les entreprises veulent dire lorsqu’ils(elles) parlent de « pétrole propre », notamment en ce qui concerne les forages au large des côtes. Cependant, l’extraction du pétrole implique aussi de traiter le gaz naturel dissous qu’il contient. Celui-ci est généralement brûlé à la torche. Mais, il y a aussi de fréquentes fuites de méthane, un gaz à effet de serre qui est au moins 25 fois plus puissant que le dioxyde de carbone. La vapeur nécessaire à l’extraction du bitume est souvent produite en brûlant à nouveau du gaz naturel.

De plus, la rhétorique autour du pétrole « propre » détourne l’attention du fait que la grande majorité des émissions d’un baril de pétrole ne provient pas de la phase d’extraction du processus de production pétrolière. Ces « émissions en amont » ne représentent que 20 à 30 % des émissions d’un baril de pétrole.

Au contraire, 70 à 80 % des émissions proviennent de la combustion du produit final. Même si ces « émissions en aval » de la combustion du pétrole ne se produisent pas au Canada, elles empêchent néanmoins de qualifier de « propre » le pétrole extrait ici.

Le « pétrole propre » n’est pas une réalité. Ce concept fait plutôt partie du jeu de passe-passe qui permet aux politicien(ne)s de soutenir la poursuite de l’extraction de combustibles fossiles, tandis que les entreprises tirent profit d’une industrie qui est en grande partie responsable de la crise climatique. Le seul pétrole propre est l’absence de pétrole, c’est-à-dire l’arrêt de l’extraction et de la combustion.

Le gaz fossile en tant que « carburant de transition »

Certain(e)s arguent que la production de gaz fossile (gaz naturel sous toutes ses formes, y compris le gaz naturel liquéfié ou GNL) a un rôle à jouer dans la transition vers un avenir énergétique propre, car il produit moins de dioxyde de carbone que la combustion du charbon et du pétrole. Les centrales électriques au gaz sont réputées bien s’intégrer aux énergies renouvelables, car elles peuvent être allumées et éteintes rapidement et utilisées lorsque la production d’énergie renouvelable est faible. Bien que ces deux affirmations soient vraies, elles négligent les aspects néfastes de la poursuite de l’exploitation du gaz fossile en tant que « combustible de transition ».

La combustion de combustibles fossiles étant la principale cause de la crise climatique, la logique veut que nous en utilisions le moins possible dès que nous le pourrons. Les nouveaux projets d’exploitation du gaz fossile détournent les investissements des technologies émergentes telles que les énergies renouvelables, et cet effet « d’éviction » non seulement retarde les investissements vitaux dans les technologies propres, mais renforce aussi la nécessité d’une infrastructure encore plus importante pour les combustibles fossiles. Selon des études, il est moins dispendieux de passer directement du charbon aux énergies renouvelables que de recourir au gaz comme combustible de « transition ».

Au Canada, le gaz fossile provient principalement de la fracturation. C’est un sous-produit de l’extraction pétrolière. La fracturation est une technique d’extraction du gaz fossile du sol qui nuit à l’environnement et libère une grande quantité de méthane dans l’atmosphère, ce qui est très nocif pour le climat. La fracturation est responsable de la plupart des émissions de méthane en Colombie-Britannique et est largement subventionnée par la province. Si l’on tient compte de l’empreinte de carbone due à l’extraction, au transport et au traitement du gaz fossile, la combustion de ce gaz est aussi nocive que celle du charbon.

En outre, les progrès réalisés dans le domaine des réseaux électriques interconnectés et de solutions rentables de stockage des batteries ont rendu les centrales électriques au gaz beaucoup moins nécessaires dans le paysage actuel.

LE CUSC

Le captage, l’utilisation et le stockage du carbone est un processus qui permet de capter le dioxyde de carbone (CO2) issu des activités industrielles, notamment la production de pétrole et de gaz fossile, et de le stocker sous terre plutôt que de le rejeter dans l’atmosphère.

Même si elle semble intéressante sur le papier, la technologie CUSC échoue à deux niveaux principaux. Tout d’abord, les installations existantes ont trop promis et pas assez respecté la quantité de CO2 qu’elles sont capables de capter. Deuxièmement, le CO2 capté a jusqu’à présent été principalement utilisé dans d’autres projets émetteurs de CO2, comme la « récupération assistée du pétrole ». (Pour en savoir plus, lisez notre analyse sur le CUSC ici).

Compte tenu de ces facteurs, le CUSC n’est pas une solution climatique. Il s’agit plutôt d’une tactique insidieuse qui permet aux entreprises de combustibles fossiles de poursuivre leurs activités habituelles, et le soutien du gouvernement à de telles « solutions » équivaut à une subvention substantielle aux combustibles fossiles. Le plan climatique du gouvernement fédéral s’appuie fortement sur les installations de CUSC pour la création d’emplois et la diminution des émissions. Mais, tant et aussi longtemps que les technologies de CUSC ne tiendront pas leurs promesses et ne seront pas utilisées pour accroître l’extraction de combustibles fossiles, elles constitueront une fausse solution qui enrichit les entreprises plutôt que de soutenir les travailleurs(travailleuses) et les communautés dans le cadre de la transition énergétique.

Hydrogène vert ou bleu?

Les sociétés pétrolières et gazières sont de plus en plus nombreuses à promouvoir des projets et des technologies liés à l’hydrogène. Elles ont peint une vision chatoyante d’une « économie de l’hydrogène » qui, selon elles, constituerait une alternative pour leur activité gazière, car la combustion de gaz fossile est soumise à des pressions visant à la réduire rapidement. Les politicien(ne)s vantent également les mérites de l’hydrogène comme une pièce maîtresse de la transition énergétique.

Mais, beaucoup de choses dépendent de la façon dont l’hydrogène est produit.

Le processus industriel le plus établi pour produire de l’hydrogène est un procédé appelé « réformage du méthane à la vapeur », un processus à forte intensité énergétique dans lequel le méthane réagit avec de la vapeur à haute température pour produire de l’hydrogène et du dioxyde de carbone.

L’hydrogène issu de ce processus est qualifié de « gris », en raison de son effet super-polluant qui libère dans l’atmosphère du CO2 et du méthane fugitif non brûlé.

L’hydrogène « bleu », dans lequel l’industrie des combustibles fossiles investit le plus, est également produit à partir de gaz, mais il élimine ostensiblement le CO2 émis lors de la production d’hydrogène grâce au captage et au stockage du carbone. C’est ici que l’industrie présente à nouveau à tort la CUSC en tant que solution. Alors que l’industrie prétend disposer de la technologie nécessaire pour capter 80 à 90 % du CO2, ce chiffre est en réalité plus proche de 12 %, selon une étude récente sur l’hydrogène bleu évalué par des pairs. Cela signifie que les émissions de méthane (qui brûlent la planète plus rapidement que le CO2) seraient en fait plus élevées dans ce processus que pour l’hydrogène gris, en raison du gaz supplémentaire nécessaire pour alimenter le captage du carbone. Dans l’ensemble, on calcule que la production d’hydrogène bleu produit plus de gaz à effet de serre que la simple combustion du gaz fossile.

En revanche, l’hydrogène « vert » est produit en divisant l’eau, à l’aide de sources d’énergie renouvelables telles que l’énergie éolienne et solaire, en ses éléments constitutifs que sont l’hydrogène et l’oxygène. Il n’y a pas de sous-produits nocifs et aucun combustible fossile n’est brûlé pour fournir l’électricité nécessaire à sa production. Bien que cette méthode puisse être considérée comme près de la carboneutralité,elle ne représente que 0,02 % de l’ensemble de la production mondiale d’hydrogène.

L’hydrogène n’est pas une source d’énergie, c’est un vecteur d’énergie. Il vaut mieux le considérer comme une batterie inefficace. Si l’hydrogène a certainement un rôle à jouer dans des industries spécifiques telles que la production d’acier et éventuellement dans le transport à longue distance (camions et navires), il existe des technologies de stockage de l’énergie plus efficace dans le cadre de la transition vers la production d’énergie électrique renouvelable. Il ne faut pas utiliser l’hydrogène comme une tactique de retardement dans les secteurs où des solutions d’électrification sont disponibles, comme le chauffage domestique et commercial, ou pour retarder progressivement notre dépendance à l’égard des combustibles fossiles.

Nucléaire et PRM

La production d’énergie nucléaire est relativement simple. La fission nucléaire, ou la rupture des liaisons atomiques dans une réaction en chaîne, libère une grande quantité d’énergie sous forme de chaleur. Celle-ci fait bouillir l’eau et produit de la vapeur sous pression qui alimente des turbines pour produire de l’électricité.

Mais, ce n’est pas tout. En fait, la production d’énergie nucléaire est longue, dispendieuse, dangereuse et injuste, ce qui en fait une fausse solution pour le climat. Par exemple, le réacteur nucléaire de Hinckley Point C, au Royaume-Uni, est planifié depuis 40 ans, son budget est largement dépassé, il n’est pas certain qu’il fonctionne et il est loin d’être opérationnel.

Avec les récents crédits d’impôt du gouvernement fédéral annoncés dans le Budget 2023, et la position de l’Ontario visant à développer massivement la production d’énergie nucléaire, les centrales nucléaires et les petits réacteurs modulaires (PRM) sont présentés comme une solution essentielle pour réduire notre dépendance à l’égard des combustibles fossiles.

Le principal argument avancé en faveur de l’énergie nucléaire est qu’elle est plus cohérente et plus fiable que l’énergie solaire ou éolienne. Toutefois, les catastrophes nucléaires antérieures, telles que Tchernobyl ou Fukushima, ont mis en évidence le danger et l’absence de fiabilité des installations nucléaires. Le risque lié à l’infrastructure nucléaire ne peut être négligé, en particulier à une époque où l’instabilité politique et climatique s’accroît et augmente la pression sur une infrastructure déjà fragile.

En outre, en raison de l’organisation antinucléaire en réponse aux catastrophes nucléaires, il y a relativement peu d’acceptation sociale pour de nouvelles installations nucléaires. Cela signifie que l’obtention d’un permis, la construction et la mise en service d’une installation nucléaire coûtent très cher et prennent beaucoup de temps. Compte tenu du délai dont nous disposons pour faire face à la crise climatique, ce temps et ces ressources pourraient être mieux utilisés pour la production d’énergie renouvelable comme l’énergie éolienne et solaire, dont la construction est plus rapide et moins dispendieuse.

Plus grave encore, nous ne disposons toujours pas d’un moyen efficace d’éliminer les déchets radioactifs. Les communautés autochtones portent de manière disproportionnée le fardeau des déchets nucléaires, qu’il s’agisse descommunautés Navajo qui doivent faire face aux détritus radioactifs et aux raffinats issus de l’extraction de l’uranium sur leur terre ou des nations Algonquines qui luttent contre un projet de décharge radioactif qui serait situé à un kilomètre des rives de la Kichi Sibi (rivière des Outaouais), une rivière du patrimoine canadien et un être vivant sacré pour les Anishinaabeg Algonquiens.

Dans le cas du nucléaire et de plusieurs autres fausses solutions évoquées dans cet article, la fin ne justifie pas les moyens. Faire passer le besoin de produire de l’énergie avant celui des personnes et de la planète fait de l’énergie nucléaire une fausse solution pour le climat. Ce discours sur le nucléaire compromet également la possibilité d’investir le temps et les ressources nécessaires dans des options de production d’énergie moins dispendieuses, plus sûres, moins polluantes et plus justes.

En résumé

Lorsque nous nous demandons à qui profitent ces fausses solutions, la réponse est claire, chacune d’entre elles fait passer l’opportunisme et le profit avant les besoins des personnes, des communautés et de la planète. Il est essentiel de comprendre que ces solutions ne sont pas la réponse à un avenir juste et vivable alors que nous nous opposons à la rhétorique politique entourant la crise climatique. 


Il s’agit du premier article de notre série « Décortiquez les ‘solutions’ climatiques : fausses, réelles ou injustes? » — Gardez l’œil ouvert pour le prochain article, à venir bientôt !


Ce que vous devez savoir

  • La poursuite des investissements dans les infrastructures liées aux combustibles fossiles nous maintiendra dans une situation de dépendance à l’égard des combustibles fossiles et accélérera le changement climatique.
  • Nous ne pouvons pas nous permettre d’adopter de fausses solutions non éprouvées ou non évolutives qui priorisent le profit plutôt que les personnes et la planète.
  • Les fausses solutions profitent aux entreprises, à leurs actionnaires et aux politicien(ne)s qui bénéficient de leur soutien.

David Ellis
David défend l’environnement et la justice sociale depuis les années 1970 au Royaume-Uni. Sa carrière a été très variée, notamment enseignant à l’école et à l’université, ingénieur en informatique, homéopathe, professeur de taiji, constructeur, graphiste et, depuis qu’il s’est installé au Canada en 2009, propriétaire d’un café/restaurant végétarien dans la campagne de Terre-Neuve, qu’il gère avec sa femme sous la forme d’une entreprise sociale. Il est directeur des opérations d’une association locale de logement dont l’objectif est de construire des unités de cohabitation abordables dans sa communauté. Il est coprésident du chapitre Avalon/T.-N.-L. du Conseil des Canadiens.

Chris Kruszewski
Chris est chargé de campagnes pour le climat et la justice sociale au Conseil des Canadiens.